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De la suite dans les idées

Temps de lecture : 25 minutes

Comment aider l'élève à inscrire son activité dans la durée, à progresser dans l’élaboration des savoirs, et à percevoir la continuité du travail réalisé au sein de l’école d’une classe à l’autre.

Certaines habitudes scolaires imposent aux élèves des contraintes importantes du fait de l’absence de continuité d’une classe à l’autre. Si l’on part du principe que tout apprentissage s’effectue par une restructuration des connaissances antérieures et non par accumulation, il faut que celles-ci soient disponibles, en mémoire, ou facilement accessibles. La pratique qui consiste à jeter en fin d’année "les cahiers au feu", à ne pas conserver ce qui a été patiemment engrangé au fil des mois en est illustration parfaite.

Il nous semble que pour favoriser l’appropriation des connaissances, nous devrions tout mettre en œuvre pour que l’élève puisse :
- Inscrire son activité dans la durée,
- Progresser dans l’élaboration des savoirs,
- Percevoir la continuité du travail réalisé au sein de l’école d’une classe à l’autre.

Les élèves doivent envisager d’inscrire leur activité dans la durée par un double mouvement de rétroaction et de projection. Le rôle de l’enseignant consiste à permettre aux élèves d’identifier clairement les objectifs poursuivis puis, périodiquement, à les inviter à se retourner afin de regarder le chemin parcouru. Ce rôle est dévolu à l’enseignant dans sa classe. Il est incontestablement le travail d’une équipe. Les apprentissages réalisés durant une année scolaire doivent être perçus comme pérennes, réutilisables plusieurs semaines, plusieurs mois plus tard, toujours présents l’année suivante. Ainsi, les élèves seront conduits à percevoir les enjeux de l’année en cours, pour entrevoir ceux de la fin de cycle. Tout apprenant ne peut que pressentir ce que sera le savoir acquis lorsqu’il aborde un nouvel apprentissage. Il en aura une conscience claire qu’une fois celui-ci achevé. Toutefois, le mouvement de projection et de retour sur soi l’aidera dans sa progression.

Comment, concrètement cela se peut-il ?

Nous développerons d’une façon plus spécifique ici le principe d’une introduction de pauses structurantes au cours des apprentissages et la réactivation de la mémoire opérée par les élèves eux-mêmes avec l’aide des adultes.

Auparavant, nous citerons, pour mémoire, deux points qui facilitent la continuité d’une classe à l’autre, sans toutefois les développer car ce n’est pas l’objet de cet article.

- Le premier concerne l’utilisation de supports communs aux différentes classes du cycle :

Classeurs, cahiers, fiches-outils, portfolios, productions collectives, frises historiques … vont passer d’une classe à l’autre. Les élèves et les familles sauront que certains documents seront conservés d’une année sur l’autre tout au long du cycle. Un répertoire d’orthographe lexicale, le cahier de règles de grammaire et de conjugaison, le classeur d’histoire, de géographie ou de sciences. Pour les plus jeunes, il faut s’autoriser à juxtaposer le temps nécessaire les documents, les mots de référence, les images, qui ont servi à étayer l’apprentissage jusqu’à ce que l’élève, de lui-même, sente qu’il n’a plus besoin de les utiliser dès lors qu’ils sont parfaitement intégrés.

- Le second renvoie à la définition des compétences travaillées tout au long du cycle, consignées dans un référentiel commun et à la précision des paliers attendus d’une classe à l’autre.

Afin de s’entendre sur ce que l’on met en œuvre dans le cycle et établir les étapes d’une progression tri-annuelle.

Afin de ne pas tirer à hue et à dia et d’imposer aux élèves d’en faire de même !

Créer des boucles de régulation.

La possibilité de se référer aux apprentissages passés pour résoudre les problèmes rencontrés est la clé d’une indispensable activité de mise à distance, de réorganisation des connaissances et de réflexion sur les procédures mises en œuvre pour réussir.

Pour illustrer ces boucles de régulation nous définirons ce que nous entendons par réactivation de la mémoire et nous nous attarderons sur les moments où elle est particulièrement utile. (Il s’agit de la rentrée scolaire et des reprises après chaque période de vacances.) Nous verrons également que l’on peut tirer utilement profit du principe de la réactivation de la mémoire à toute reprise d’étude d’une notion momentanément abandonnée.

Les principes de la réactivation de la mémoire sont les suivants :

- L’élève est acteur en "fouillant" dans sa mémoire. Il n’a aucun document à sa disposition.
- La réactivation de la mémoire s’effectue collectivement sous la conduite de l’enseignant.
( Elle a tout intérêt à s’opérer en présence de l’enseignant de l’année précédente lorsqu’elle a lieu à la rentrée scolaire.)
- Les grands domaines du savoir sont parcourus grâce à l’annonce d’un titre général et non par une interrogation de l’adulte sur tel ou tel point du programme.
- L’enseignant sert de scripteur, en notant les éléments qui reviennent en mémoire collectivement. Il n’induit pas les élèves par son questionnement.
- Les éléments qui reviennent en mémoire sont tous notés au tableau. Ainsi se constitue la trace collective de la réactivation.
- Tout est utile à la remise en mémoire. (Mots, textes, évocations d’une image, anecdote…)

Lorsque la phase collective est achevée :

- Chaque élève est invité à se situer personnellement face aux éléments issus de la réactivation collective. Il note ainsi ses propres acquis.
- A l’aide des supports d’apprentissage que sont les cahiers, classeurs, fiches-outils et autres documents, l’élève complète la réactivation de la mémoire et détermine ses besoins. (Il repère ce qui est parfaitement acquis, ce qui nécessite une reprise et ce qui réclame un apprentissage.)
- Guidé par l’adulte, l’élève se projette en avant et identifie les apprentissages qui seront conduits durant la période à venir. Il établit des liens entre les apprentissages passés et ceux qui seront proposés.

Tout en étant conduite par l’adulte, la réactivation de la mémoire est bien l’œuvre des élèves. Chacun aura saisi la différence radicale entre la conduite de la réactivation de la mémoire telle qu’elle est exposée ici et la pratique d’une évaluation pronostique proposée traditionnellement en début d’année. Les deux ne s’excluent pas, mais elles ne remplissent pas la même fonction. L’évaluation pronostique fournit des informations à l’enseignant. Elle est rarement utile pour l’élève. L’activité d’introspection proposée lors de la réactivation de la mémoire le conduit à s’interroger personnellement sur ses apprentissages.

Lorsqu’elle a lieu en début d’année, la réactivation de la mémoire a tout intérêt à être conduite par l’enseignant de la classe précédente en présence de l’enseignant de l’année en cours.

Prenons un exemple.

L’enseignant de grande section rejoint ses "anciens élèves" en classe de CP pour une séance qui durera une vingtaine de minutes. Il va parcourir les grands domaines des apprentissages fondamentaux en français et mathématiques en posant des questions très larges aux élèves.

" Qu’a-t-on fait l’an passé pour commencer à apprendre à lire ? "

" Qui pourrait me dire ce que nous avons fait ensemble en mathématique l’an passé ? "

Lors d’une autre séance de réactivation, les élèves reviendront sur les activités de graphisme, sur les travaux relatifs à l’espace et à la topologie etc…

Au début, l’enseignant se garde de poser des questions trop précises. Les élèves perçoivent alors que la réactivation est de leur ressort et non de celui du maître qui exposerait ex abrupto le savoir. Ensuite, lorsqu’un domaine est identifié, l’enseignant invite alors, par ses questions, à plus de précision. On notera que cette réactivation est un excellent moyen d’intégration des nouveaux élèves, qui effectueront des liens entre les apprentissages réalisés dans leur ancienne école maternelle et ceux qui sont évoqués par leurs nouveaux camarades.

Un premier élève prend la parole, puis un autre et de fil en aiguille, les éléments ressurgissent. L’enseignante note au tableau tout ce qui est rapporté. Ce peut être l’exemple pris lors de l’étude d’un son, le "i" de souris, ou bien une comptine qui revient en mémoire. Un élève fait référence à un des cahiers utilisés, on en profitera pour le revoir lorsque le temps commun de réactivation sera achevé. (Le recours aux travaux de la grande section est envisageable car les panneaux collectifs liés aux apprentissages fondamentaux et quelques travaux d’arts plastiques ont été transportés à la fin du mois de juin afin d’investir la classe de cours préparatoire dans laquelle on entrera en septembre.)

Pendant ce temps, l’enseignant du cours préparatoire, assis au fond de la classe, note ce que son collègue écrit au tableau, repère les points d’ancrage des apprentissages, et, tout en découvrant la mémoire collective révélée par les élèves, s’imprègne de ce qu’était l’ambiance de la classe l’an passé. Il aura ensuite dans l’instant, ou de manière différée, la possibilité de situer les apprentissages à venir dans la lignée des apprentissages passés. Ainsi, s’articule ce double mouvement de rétroaction et de projection dont nous parlions plus haut.

La séance de réactivation achevée, l’enseignante de maternelle rejoint ses élèves.

La réactivation de la mémoire est répartie durant les quinze jours qui suivent la rentrée scolaire. Huit séances de vingt minutes suffisent pour les élèves de cycle 2. Une séance de trente minutes par jour en cycle 3 permet de parcourir l’ensemble des apprentissages de français et de mathématiques.

Dans ce cycle, la séance de réactivation peut être suivi par une prise de notes par chaque élèves de tout ce qui aura été écrit au tableau. Il pourra ainsi en garder une trace afin d’y repérer les points qu’il estime tout à fait maîtrisés, ceux qui doivent être repris, et qu’il devra étudier tout simplement.

Nous ouvrons ici une parenthèse pour souligner combien, cet échange a pu bouleverser les enseignants qui ont eu l’occasion de le pratiquer et combien les effets ont été positifs. Dans la mesure où les deux enseignants sont volontaires et qu’ils se situent dans une attitude bienveillante, les relations entre collègues se modifient radicalement. Chacun accepte le regard de l’autre. Chacun porte, pour la première fois, son regard sur son collègue "en action" devant les élèves. Il peut étayer son action pédagogique à partir de ce qui a été construit précédemment sans avoir recours à de longs échanges lors des réunions de concertation.

Des grandes boucles aux petites boucles

Une réactivation de la mémoire du même type, plus courte et plus souple, conduite par l’enseignant de la classe, aura lieu au cours de l’année. Elle sera proposée à chaque rentrée de vacances scolaires afin d’introduire des pauses structurantes dans les apprentissages. Nous plaçons ces micro-réactivations au retour des vacances pour trois raisons :

- La fatigue constatée en fin de trimestre n’incite guère à ce genre d’exercice. (Et-il inutile de rappeler que les jours qui précèdent les vacances scolaires doivent être exempts de toute évaluation sommative ?)
- Toute période de commencement invite à se projeter vers l’avant. C’est une raison supplémentaire pour regarder le chemin parcouru.
- Un temps d’adaptation, de remise en route, doit être pris après une période de vacances. Les temps de reprise d'activité seront consacrés à structurer les apprentissages effectués au cours de la période précédente et à anticiper sur les apprentissages à venir. L’activité de réactivation de la mémoire y participe.
Enfin, nous soulignons combien une micro-réactivation est utile quotidiennement.

Elle peut être proposée le matin, pour revenir sur le travail fait la veille et envisager la journée en fonction du programme annoncé. Elle peut être proposée le soir afin de revenir sur les apprentissages passés et engranger pour l’avenir. Elle a lieu dans le silence, dure moins de cinq minutes. Au début, il n’y a pas lieu de s’inquiéter de l’inactivité de certains élèves, ceux qui sont habituellement en difficulté. Ils ne savent trop que faire de ce temps vide, laissé à disposition.

Un questionnement habile de l’enseignant incitant les plus actifs à exprimer oralement ce qu’a été ce temps de réactivation aidera tous les élèves à y entrer et à comprendre l’activité mentale à laquelle ils sont appelés. L’essentiel est de tenir dans la durée, d’être constant dans la proposition de réactivation. Celle-ci doit devenir un rituel dans la classe, dans l’école. C’est à cette condition qu’elle portera du fruit. Lorsque les élèves en ont pris l’habitude, la micro-réactivation quotidienne est riche de sens. Elle est une étape indispensable de la mémorisation à long terme.

On notera, en conclusion, qu’il est question ici non pas d’un mais de trois niveaux de régulation lorsque nous parlions de créer des boucles de régulation.

- Une grande boucle à la taille de l’année scolaire,
- Quatre boucles lors des reprises après les vacances,
- Et une infinité de boucles quotidiennes.
- Elles s’entrelacent et se nourrissent mutuellement.

Chacun verra dans cette démarche l’illustration pratique d’une pédagogie qui vise à "donner du sens aux apprentissages."