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Nos enfants, les livres et la lecture

Temps de lecture : 31 minutes

L'usage des livres dans tous les cycles, des pistes pour les enseignants, des conseils aux parents.

Il s'agit de la transcription d'une intervention à un forum organisé par l'APEL de l'école de l'Oratoire à Lyon le 11 avril 2003.

1. Introduction Générale
L'illettrisme est aujourd'hui l'affaire de tous.
Luc Ferry nous dit en effet que chaque année, " en dépit des efforts des maîtres, l'évaluation nationale conduite en CE2 met en évidence une proportion trop importante d'élèves qui ne maîtrisent pas suffisamment la lecture pour assurer une scolarité ultérieure satisfaisante. "
Aussi, les nouveaux programmes de l'école ont voulu répondre à ce défi en laissant une grande place à la lecture dans tous les cycles pour que chaque élève acquière l'autonomie du vrai lecteur.
Dans ce contexte, dans notre établissement, nous avons répertorié 3 catégories d'élèves pour mieux agir :
Les non lecteurs (enfants de maternelle) entendu comme enfants qui ne décodent pas
Les lecteurs en apprentissage (GS-CP)
Les lecteurs en approfondissement (CE1 au CM2) avec ici 2 sous catégories : lecteurs qui déchiffrent et lecteurs qui font du sens
Pour tous ces élèves, nous nous attachons au quotidien à démontrer l'utilité de lire et les fonctions de la lecture pour susciter la motivation.
Nous allons vous présenter les actions de l'équipe de l'Oratoire pour donner aux enfants le goût de lire et leur transmettre le plaisir du livre, tout en dédramatisant l'acte en lui-même.
Dans un premier temps, nous vous présenterons le travail fait avec les enfants non lecteurs ou qui sont en apprentissage.
Puis, dans un deuxième moment, nous nous attacherons à nos interventions auprès des élèves qui sont en approfondissement en matière de lecture.

2. Non lecteurs ou lecteurs en apprentissage
Les livres à l'école maternelle (cycle des apprentissages premiers)

Les programmes de l'éducation nationale :
Les instructions officielles incitent les enseignants de l'école maternelle à offrir « à tous les élèves une imprégnation orale des mots et des structures de la langue écrite grâce à un rendez-vous quotidien avec les albums de littérature de jeunesse. Cette imprégnation est préalable indispensable à tout acte de lecture. » En maternelle, on cherche donc à mettre l'élève en contact avec la plus grande variété possible d'écrits. L'aspect important que revêt l'école par rapport aux autres médiateurs (parents, bibliothécaires…) est donc d'offrir l'accès au livre à tous les enfants quel que soit leur milieu socioculturel.

Une école pour tous :
Certains enfants n'ont pas à la maison la chance de bénéficier d'un bain de langage et d'un environnement livresque. L'écrit a donc toute sa place à l'école maternelle dans la mesure où pour bien des enfants, c'est le seul lieu où il auront la chance de parcourir cet univers inconnu. Pour certains, la communication orale ne sert qu'à des fins très pratiques pour évoquer une expérience concrète. Ces enfants doivent apprendre à découvrir le jeu de la communication, la part d'inconnu que contient le discours de l'autre et à fortiori le texte écrit : je dois faire mien les discours de l'autre tout en respectant les idées de celui qui a écrit le texte.
D'autre part, beaucoup d'enfants passifs gavés de télévision se confortent dans une attitude passive qui les contente tout à fait et ils se sentent libérés du devoir de comprendre. Or, il y a dans l'acte de lire une part de risques à assumer.
L'importance des illustrations :
Lire, c'est donner du sens à de l'écrit. Or, l'image est un élément essentiel de la prise de sens et de la mise en place d'une attitude active de lecture. Dans une certaine mesure donc, les enfants de maternelle qui comprennent un livre en décodant une succession d'images, s'approprient l'histoire et lisent avant de savoir lire.

L'apprentissage de la technique de la lecture (cycle des apprentissages fondamentaux)
Les programmes de l'éducation nationale :
Apprendre à lire, c'est apprendre à mettre en jeu en même temps deux activités très différentes : celle qui conduit à identifier des mots écrits et celle qui conduit à en comprendre la signification dans un texte.
Au cycle 2 on ne se contente donc pas de déchiffrer. Ainsi, comme à l'école maternelle, les textes littéraires et documentaires doivent être au cœur des activités de la classe. Il importe que les œuvres rencontrées grâce à la médiation des lectures à voix haute de l'enseignant soient nombreuses et variées.
La classe charnière, la grande section :
En G.S., l'enjeu n'est pas d'apprendre à lire tôt mais d'apprendre à lire bien. On doit faire émerger le désir d'apprendre à lire un texte. L'enfant doit comprendre quels sont les fonctions et l'enjeu de cet apprentissage. Il faudra aussi être réaliste et expliquer aux enfants qu'apprendre à lire est difficile et nécessite beaucoup de travail.
Vers une lecture autonome, le cours préparatoire
Au CP, l'enfant doit entrer dans le mécanisme de la lecture. La difficulté va être ici de ne pas gommer le plaisir de lire découvert en maternelle. Certains enfants « décrochent » des livres à ce moment délicat. La difficulté d'apprendre, la lenteur du déchiffrage les amènent à se couper du monde des livres. D'autre part, l'enfant de C.P. peut ressentir une certaine déception face aux livres que ses capacités de lecteur débutant permettent d'aborder tout seul. En effet, pendant une grande partie de l'année, il ne pourra lire que des textes très simples, au vocabulaire réduit. Il ne va pas y retrouver les histoires emplies de suspens et de rêve qui avaient nourri son imaginaire en maternelle.
Les adultes (parents et enseignants) doivent donc s'investir dans l'apprentissage tout en continuant de cultiver chez l'enfant le goût de lire. Il faut donc essayer de ne pas trop focaliser sur la technique, ne pas chercher à les faire déchiffrer tout le temps les textes mis à leur disposition et surtout, nous devons absolument continuer à jouer notre rôle de médiateur en lisant aux enfants des albums riches qui dépassent leur niveau d'apprenti lecteurs.

L'exploitation des albums de jeunesse en cycles 1 et 2
Certains albums offrent de merveilleuses pistes pour les apprentissages.
Eveil au monde - Il y a ainsi des livres qui permettent de découvrir la réalité : environnement immédiat ou mondes lointains. Ce sont les premiers documentaires qui peuvent ensuite être exploités en classe. Certains lecteurs enfants comme adultes n'aiment pas les fictions et s'intéressent avant tout aux histoires vraies, à des livres dont on voit bien le rapport avec la réalité.
Première culture littéraire par le conte qui est un récit sans image. L'enfant qui écoute l'histoire est donc incité à se créer des images mentales fortes, à se créer un cinéma intérieur et à s'imprégner d'une forme de langage très poétique.
Apprendre à vivre avec les autres - Les albums mettent en scène le milieu proche avec ses joies, ses difficultés et ses conflits. Les personnages vivent les mêmes émotions que leurs jeunes lecteurs. Parler d'eux permet d'aborder en classe une situation vécue avec un certain recul.
Vocabulaire - Les livres vont également permettre à l'enfant de découvrir que chaque mot a un sens. Ainsi, plus un enfant a la chance de croiser un mot dans des contextes différents, plus il enrichira la signification de ce mot.
Expression - Par le biais des échanges oraux autour d'un livre, les enfants vont reformuler le texte entendu, débattre sur l'interprétation personnelle qu'ils s'en font, prolonger le récit, transformer un épisode, changer un personnage…
Curiosité grammaticale - Un élève qui ne sait pas encore lire peut, grâce au texte écrit qu'il entend, acquérir une conscience implicite du rôle joué par les informations grammaticales dans des phrases et découvrir de façon implicite le code particulier de la langue écrite.
Il est très important en classe de ne pas faire du livre qu'un vecteur pédagogique. Ainsi prendre du plaisir à feuilleter un ouvrage ou à écouter un récit lu par l'enseignant est une finalité en soi. Rire ou rêver ensemble autour d'un même livre est une manière importante de souder le groupe.

3. Lecteurs en approfondissement (fin cycle 2 et cycle 3)
Après avoir fait passer un questionnaire aux élèves de CE1 et de cycle 3 (par l'intermédiaire de mes collègues) pour avoir leur avis sur la lecture, j'ai recueilli des informations très intéressantes et satisfaisantes dont je vais vous faire part :
Seulement 6 élèves sur 97 interrogés avouent ne pas aimer lire (et encore l'un d'entre eux dit aimer lire uniquement des BD mais ne considère pas cela comme de la lecture) Õ donc c'est positif, nos enfants aiment lire.
Quand on leur demande ce que signifie pour eux LIRE : on a des mots comme apprendre, informer, imaginer, communiquer des expressions comme : ça me calme, ça me repose, ça me fait rêver.
« Pour moi, lire ça signifie être plongé dans un rêve que je peux refaire à l'infini » (élève de CE2) ou encore « en lisant, je m'emporte dans l'histoire, je me sens léger et je vole en lisant » (élève de CM2)
Dans l'immense majorité des cas, les élèves aiment les séances de lecture à l'école (« quand il faut ouvrir le livre, ça me fait du bien » (élève de CM1) et globalement ils ont envie de faire partager leur lecture.
Ce que j'ai remarqué :
Plus les enfants sont jeunes, plus ils associent la lecture à l'apprentissage de l'acte lui-même « aimes-tu lire ? » « oui parce que j'apprends mieux à lire » ou encore « je lis pour apprendre à lire » (élèves de CE1). C'est la course pour devenir un lecteur autonome et pouvoir s'évader seul, comme les autres.
Quand ils sont plus grands, la lecture devient quelque chose de plus intime (on aime lire dans sa chambre, le soir) mais on apprécie aussi en discuter avec les autres (convivialité).

Le profil des élèves concernés
Du CE1 au CM2, on peut distinguer 2 catégories de lecteurs : les bons lecteurs et les lecteurs qui déchiffrent mais qui ont du mal à accéder au sens.
En effet, lire n'est pas seulement déchiffrer comme cela est demandé principalement en cycle2.
En cycle 3 on met encore plus en lumière le fait que maîtriser le code ne suffit pas pour accéder à la compréhension.
Non, faire du sens ne consiste pas simplement à décoder. Pour aller plus loin on peut dire que savoir lire, ne suffit pas pour avoir le goût de lire.

Pistes des enseignantes pour faire aimer la lecture
Pour faire aimer la lecture aux 2 catégories de lecteurs énoncées, on est toutes d'accord pour dire qu'il faut :
Proposer aux élèves un choix très varié de livres parce qu'on ne sait pas à l'avance quelle catégorie de livre permettra la rencontre décisive avec un style. Il est donc primordial de leur faire découvrir la littérature jeunesse et de leur apprendre à l'apprécier sans oublier de les initier à la littérature classique (théâtre…).
Proposer des livres qui favorisent l'imaginaire (notons que des documentaires ou des BD peuvent très bien remplir ce rôle)
Ne pas contraindre à lire même si on sait que bien lire est primordial dans notre société.
Ne pas censurer leurs lectures. Du moment qu'un livre leur a permis de s'impliquer, de découvrir que la lecture peut être un plaisir, alors c'est gagné
Ne pas les contraindre à rendre compte de leurs lectures simplement pour vérifier s'ils ont lu et compris
Ne pas imposer un rythme de lecture particulier (tenir compte des différents degrés de rapidité des élèves)

Introduction du livre en classe : dans quel but ?
On peut utiliser le livre comme support d'apprentissage mais il ne doit pas servir qu'à cela pour éviter à tout prix de trop scolariser le livre.
L'extrait d'un livre :
Quand on étudie simplement un extrait de livre cela doit rester pour remplir un objectif purement disciplinaire, c'est à dire :
Pour s'en servir comme support à l'expression écrite avec la découverte des différents types de textes
Pour l'apprentissage de la grammaire (afin de fournir un support plus attrayant que des phrases « plaquées » décontextualisées
Pour la conjugaison
La lecture complète :
Les récits doivent être complets pour que les élèves perçoivent la finalité de leur lecture. Alors, pour ne pas pénaliser les élèves qui éprouvent quelques difficultés ou qui ont une aversion pour la lecture, il est préférable de choisir des romans courts afin qu'ils arrivent jusqu'à la fin de l'histoire (éviter aux enfants de ne faire lire que des débuts d'histoires).
Notons que les documentaires et la BD doivent faire partie de ces temps de lecture.
Pour transmettre sa passion pour un ouvrage, des actions sont menées en classe : Présentation de livres par les élèves (bibliothèque tournante). Ils choisissent un livre qu'ils présentent à leurs camarades. La présentation doit être alléchante pour donner envie aux autres de lire ce livre. Ils lisent un extrait du livre à la classe, leur passage favori.
Pour susciter l'intérêt sur des questions de fond : Instaurer des débats critiques sur l'actualité avec des reporters chargés de préparer la lecture d'un article des « clés de l'actualité » par exemple.
Pour favoriser l'échange mais aussi l'esprit de compétition : Organisation de rallye-lecture, défi-lecture (finalisé par exemple par la création d'un jeu de l'oie)
Pour ne pas qu'ils soient en manque : Leur permettre d'avoir toujours avec eux un « livre doudou » pour les aider à prendre l'habitude de lire dès qu'ils en ont l'occasion.
Pour apprendre à gérer la lecture d'un long livre : on leur apprend à fractionner leur lecture (utiliser un marque page), à gérer leur vitesse de lecture (combien de pages je lis en 1/4 d'heure) pour maîtriser un emploi du temps.

Plaisir de lire et évaluation
On peut se poser la question de l'évaluation en matière de lecture puisqu'on dit rechercher le développement du plaisir de lire.
Dans ce contexte, on doit distinguer 2 cas de figure :
Tout d'abord, effectivement la présence de temps de lecture plaisir sans contrainte.
Puis, des temps de lecture perfectionnement qui restent importants pour les différents acteurs concernés : Pour les élèves qui perçoivent leur évolution par rapport à des critères donnés, pour se situer dans le temps par rapport aux objectifs du trimestre par exemple. Pour les enseignants, pour cerner les compétences, pour mieux comprendre les cheminements, réussites et difficultés de chacun et trouver ainsi les facilitations adéquates, pour organiser la suite des activités. Pour les parents, pour savoir comment aider votre enfant et prendre connaissance de ses avancées.

Conseils aux parents pour nous aider dans notre démarche
Leur lire des livres (en entier ou lecture duo, à 2 voix). A ce sujet, comme le dit Michel Peltier (conseiller pédagogique, maître formateur et membre du conseil de rédaction d'une revue) dans son ouvrage « Apprendre à aimer lire » dit que « la lecture d'histoires par l'adulte ou d'extraits d'histoire fait partie de ces moments qui enrichissent l'imaginaire de l'enfant et l'invitent à montrer de la curiosité ou de l'intérêt pour les livres lus et mis à sa disposition : lire des histoires est un rituel qui aide à installer le plaisir du livre au cœur de la relation adulte enfant. »
Lire en tant qu'adulte le même livre pour lancer la discussion.
Inscrire à la bibliothèque municipale et s'y rendre
Abonner à une revue ou lui en acheter régulièrement
Se montrer parent-lecteur
Montrer l'utilité de lire dans le quotidien (recette, annuaire, internet…)
Accepter de les laisser lire n'importe quel livre

4. Conclusion
Dans tous les cas, c'est la régularité de l'activité qui compte. Quand on est un « lecteur en approfondissement », il ne s'agit pas d'instaurer des techniques d'explication de textes trop complexes mais il faut que les enfants lisent, lisent encore afin de s'imprégner de la riche culture de la littérature jeunesse.
« C'est sur la base de multiples lectures que peuvent se développer des débats sur les grands problèmes et que les élèves découvriront le plaisir de dire les textes qui les ont marqués ou de prolonger, par l'écrit, le plaisir qu'ils ont eu à les fréquenter ». Instructions officielles 2002.
La 1ère nécessité pour donner le goût de lire aux élèves est de faire en sorte qu'ils découvrent leurs propres motivations à lire.
N'oublions pas qu'en tant qu'enseignant, nous n'apprenons pas à lire ou à aimer lire à nos élèves (apprendre entendu comme enseigner), ce sont eux qui s'apprennent avec notre aide, qui trouvent leurs propres cheminements. Nous sommes ce que l'on appelle des médiateurs.
Les adultes bons lecteurs ne comprennent pas toujours l'enfant qui n'aime pas lire, celui ci les inquiète et les désole. Il est absolument indispensable d'être vigilant et de veiller à ce que le plaisir presque sensuel de lire qu'éprouve l'enfant de maternelle ne soit pas étouffé par la suite.
Des pistes peuvent être trouvées en fonction de la personnalité de chaque enfant et grâce à un dialogue entre tous les adultes qui gravitent autour de lui.
Il peut y avoir un paradoxe à associer lecture et plaisir à l'école. La lecture est avant tout une expérience individuelle et libre. Elle s'accommode assez aux choix autoritaires imposés par autrui.
Ainsi donc, nous devons accepter de ne pas exploiter tout ce que lisent les élèves dans l'enceinte de notre classe, leur laisser un indispensable espace de liberté tout en leur faisant découvrir ce qu'ils ne liraient pas spontanément.
Ainsi, nous les enseignants avons bien sûr un rôle essentiel à jouer dans le rapport que les enfants développent avec les livres mais je reste persuadée que l'amour de la lecture ne s'enseigne pas, il se transmet et se partage.
Je terminerai sur cette citation : comme on le dit c'est en forgeant que l'on devient forgeron et bien « c'est en lisant que l'on devient liseron ».